Ce 17 novembre 1786, parti de San Julián établir une colonie dans lintérieur des
terres, Antonio Viedma a traversé des plateaux solitaires infiniment
désolés, de sols bruns et de graviers mélangés, dherbe neuve et dépineux
rabougris presque noirs ; mais, depuis la côte, il na rencontré aucune vraie
forêt : sans bois duvre, construire est impossible. Il abandonne son
projet, mais avant de faire demi-tour, il savance encore sur les rives dun
grand lac et laperçoit. Soudain, des aboiements rauques, des cris, les bêtes
encerclées affolées, le sifflement des flèches, la mort qui retombe en
poussière : une bande de Tehuelche chassent à pied des guanacos.
Ils lui disent que cette flamme, lumineuse contre le ciel sombre, est un de leurs
repères. Ils lappellent Chálten-Terreur, elle est le dieu du feu et
lâme dun chef de guerre.Ces
Indiens Tehuelche, chasseurs et nomades, étaient nombreux au sud du Rio Chubut, quand, au
siècle dernier, ils furent massacrés par les Blancs pour faire place nette aux éleveurs
de moutons. Emportés par la variole ou la tuberculose, abrutis dalcool frelaté ou
métissés, ils ont disparu. Ils étaient pourtant, dans leur langue : Inaken-
"les Hommes".
Chálten reçut alors le nom du capitaine
Robert Fitzroy. Celui-ci commandait le Beagle et explorait en 1834 les côtes de
Patagonie et de Terre de Feu ; à son bord, le naturaliste Charles Darwin-qui
dénonça à son retour les tueries sanglantes dont il fut le témoin indigné.
Aujourdhui, sur les cartes, le Fitz Roy est à nouveau Chálten.
Hommage posthume et dérisoire.
 Chronique :
1952 : Première
ascension retentissante, le 2 février : Guido Magnone et Lionel Terray (France) par
la face sud-est. De la brèche des Italiens en
deux jours, après préparation et équipement la veille des 120 premiers mètres. (650 m,
ED 6/A3)...
1964 : Tentative de Carlo Comesaña et José
Louis Fonrouge (Argentine) dans le dièdre nord-est.
1965 : Tout aussi extraordinaire, la seconde, en 3
jours aller-retour -sommet : le 16 janvier-, par le Super
Couloir très engagé, en face ouest : 1700 m, TD 60°-6/A2 .
Carlos Comesaña et José Luis Fonrouge (Argentine), inconnus en dehors de leur pays, ont
surpris par leur audace tranquille. Encore aujourd'hui, en 1998, pour J. Josephson et J.
Tackle (USA), la voie cote 5.10 WI 5.
1977 : Première répétition du Super
Couloir, douze ans après la première ascension, par Jean Afanassief
(France) et M. Weiss (USA), le 28 janvier.
1968 : Yvon Chouinard, Dick Dorworth,
Chris Jones, Lito Tejada-Flores et Douglas Tompkins (USA) découvrent le 20 décembre sur
le Pilier sud-ouest la voie qui deviendra
classique (650 m, TDsup de 18 longueurs 5.9/A2).
En avance sur
lépoque, tentative de Bernard Amy, Joël Coqueugniot, J. Desautel, C. Duvillier,
François Guillot, Jacques Kelle, J. Mambré et P. Vidailhet (France) sélèvent de
600 m sur le Pilier est.
1972 : Le 11 décembre, entre les voies de 1952 et
de 1968, dans la dépression, voie nouvelle pour Eddie Birch, Dave Nicol, Guy Lee, Julian
Mo Anthoine et Ian Wade (Angleterre) en face sud. 650 m, ED de 21
longueurs 6/A3.
1974 : Nouvelle tentative sur le Pilier est, le
point de 1968 est dépassé de 400 m, toutes les difficultés franchies, Hans Peter Kasper
et Toni Holdener (Suisse) sarrêtent à moins de 200 m du sommet !
1976 : . Casimiro Ferrari et Vittorio Meles
(Italie) concluent le Pilier est le 23 février. 1200 m, 45 longueurs EDsup, pour moitié
artificielles. Cordes fixes.
1977 : Tentative en janvier de la face
ouest de Rab Carrington et Alan Rouse (Angleterre). Ils atteignent le début de
la rampe.
1978 : Première ascension féminine par la voie
classique du Pilier sud-ouest Romy et E. Druschke, avec J. Linke (SAU),
le 23 janvier.
 1979
: Le 19 janvier, R. Cassarotto (Italie) réussit seul et le Pilier
nord nord-est, quil équipe de cordes fixes, et le sommet dont il fait
la première solitaire. En tout 1200 m, dont 600 pour le pilier lui-même, ED de 29
longueurs 7-/A2. Granit somptueux et escalade superbe.
De justesse, Guy Abert, Jean et Michel Afanassieff, Jean Fabre
(France) en 5 jours aller-retour font la face nord immense, quils
avaient tentée lannée précédente. Sommet, le 27 décembre. 1700 m, TDsup 5+/A2.
1983 : Robert Galfy, Michael Orolin et Vladimir
Petrik (Tchécoslovaquie) gravissent une écharpe ascendante en face
ouest les 13-15 janvier. 50 longueurs engagées avant de rejoindre la voie
classique américaine de 1968. Au-dessus du socle, 1100 m, TDsup 6-/A0.
Janez Jeglic, Silvo
Karo, Stane Klemenc et Franc Knez (Yougouslavie) réussissent le dièdre
nord-est, le 8 décembre. Ils sarrêtent à son sommet, à la brèche
du pilier nord nord-est, sans poursuivre au-delà. 850 m, ED de 25 longueurs 6+/A2 et
90°.
 1984 : Reprise
plus directe du Pilier nord nord-est par Alan
Kearney et Bobby Knight (USA), fin décembre (sommet, le 24) : 10 longueurs nouvelles
(6/pas dA1)
Dans la face sud-est, M-A. et J-L. Gallego
(Espagne) reprennent leur tentative de 1982. 1200 m extrêmement difficiles parcourus dans
des conditions très dures et avec des dangers objectifs importants. Sommet, le 20 mars.
A droite du
pilier nord nord-est, première ascension du dièdre
nord-ouest : W. Burzynski, M. Falco-Dasal, M. Kochanczak, J.
Kozaczkiewicz et P. Lutynski (Pologne). 1100 m, 33 longueurs indépendantes dans le
dièdre, haut de 800 m, ED 6/A2. Cordes fixes. Sommet le 24 décembre.
A gauche de la
voie française, dont ils reprennent les 3 premières longueurs, Alberto Bendinger, Edouardo
Brenner, Marcos Couch et Pedro Friedrich (Argentine), les 9 et 10 mars, suivent le Pilier sud-est, élégant et très direct. Au
départ, un long dièdre en artificielle pour atteindre lAraignée et rejoindre plus
haut litinéraire de 1952 à la fin des difficultés. 550 m, ED 6b/A0. Cordes fixes.
Aujourdhui, elle est classique et pourrait bien devenir la voie normale : elle
est à labri du vent et ses difficultés, fortes, restent raisonnables.
1985 : Boris
Simoncic est un nouvel itinéraire parcouru, entre les voies de 1968 et
de 1972, dans la face sud par B. Biscak, R. Fabian et M. Lenarcic
(YU) : 700 m ED 6/A2. Sommet le 22 décembre.
Sur le pilier
nord nord-est, à droite de la voie originale de 1979, le 29 décembre, Marco
Pedrini et Kurt Lorcher (Suisse) ouvrent sur coinceurs Chimichurri
y tortas fritas : 600 m et 21 longueurs splendides entièrement
libres (EDsup 6c) : les huit premières comme la variante Kearney-Knight ; les
treize autres sont originales. Le retour en rappel sur le pilier avec un bivouac, sans le
sommet, fut misérable : M. Pedrini sétait démis lépaule à
lattaque des 300 derniers mètres communs aux voies yougoslave 77, italienne 79 et
polonaise 84.
 1986
: Le 16 janvier, T. Bubendorfer (D) la gravi seul la voie classique du Pilier
sud-ouest.
Première
hivernale du Super Couloir par E. Brenner, S. de la Cruz et
G. Ruiz (Argentine), les 26 et 27 juillet, S. de la Cruz et G. Ruiz iront, seuls au
sommet, dont ils font ainsi la première hivernale.
Tehuelche. Le grand dièdre nord
est gravi par C. Barbolini, M. Boni, M. Petronio, A. Pozzi, M. Rontini et M. Sterni
(Italie). Sommet le 17 janvier. 1200 m et 40 longueurs ED 7/A2 : de grandes dalles
lisses (14 longueurs, 6/A2), une rampe ascendante vers la gauche (10 longueurs, 45°), le
dièdre lui-même (16 longeurs, 6+/A0), avant la sortie sur la voie française de 1979.
1988 : Seconde ascension hivernale du sommet, et
première hivernale du Pilier sud-est par P. Crippa, D. Spreafico et D.
Valsecchi (Italie), le 8 août.
1990 : Premier parcours solitaire hivernal du Pilier
sud-ouest par Y. Yamanoi (Japon), le 28 août.
Répétition du
Pilier sud-est D. Autheman et F. Marsigny (France) avec C. Carsolio (M),
le 13 décembre
1992 : Le fil du pilier est,
rouge et jaune, à droite de la voie de 1976, est gravi par K. Ochsner et M. Pitelka
(Suisse) en 8 jours, répartis sur deux mois et demi. 1350 m, 40 longueurs soutenues
(certaines de 60 m) et seulement 9 en artificielle. 5.10/A4. Sommet, le 20 février. Cette
voie du Cur est superbe : à
mi-hauteur, un dièdre de 150 m parfait et la fissure double légèrement surplombante qui
le coiffe sont dune beauté exceptionnelle (250 m, 5.10/A1). Un coup de maîtres.
1993 : Erica Beuzenberg et G. Braun-Elwert
(Nouvelle Zélande) réussissent le Super Couloir en hiver, les
16 et 17 juin (4éme ascension et première féminine hivernale du sommet).
Troisième
ascension complète du Pilier nord nord-est : T. Donahue et K.
Harvey (USA).
1995 : Répétition de la voie directe du Pilier
nord nord-est, le 10 novembre, par M. Guerrini et D. Stefani (Italie), qui en
estiment, eux, les difficultés à 6c/A2 (parcourt dans la journée); mais le verglas
trop abondant, au-delà de la brèche supérieure, les dissuade de poursuivre
jusquau sommet.
Du 23 au 26
janvier, voie nouvelle, au-dessus et à droite du Super Couloir, contre le grand pilier
ouest : Un Rêve de M. Girardi, L. Nadali et A. Sarchi (Italie). 1500 m,
jusquà larête ouest et la voie américaine, 40 longueurs 6c/A1. Les 250
premiers mètres sont équipés le 22.
Joli coup de
poker : Royal Flush, à gauche du Cur. K. Albert,
Bernd Arnold, J. Gerschel et L. Richter (D), le 6 février, doivent pourtant abandonner
après avoir rejoint le Cur au-dessus du "cur". B. Arnold fait une
chute et se casse la jambe. Jusque là, 1100 m et 31 longueurs de libre, essentiellement
en fissures, jamais en dessous de 6a et jusquà 7b. Cordes fixes et 13 jours de
préparation. Pour Bernd : "une des plus grandes voies du monde !".
1996 : Quatrième parcours du Pilier
sud-est le 17 janvier par Martial Dumas, J.-Y. Frederiksen, Luc Jourjon, Y. Mimet
et P. Vidailhet (F).
Répétition de
Tehuelche les 8 et 9 décembre, en 34 heures, par D. Byerly
(USA) et R. Garibotti (Argentine) jusquau sommet : pour eux, une très belle
escalade libre de 37 longueurs (ED 6b+/A2).
1998 : Répétition de Royal Flush
en 3 jours, par G. Gäbel, M. Schafroth et R. Treppte (D) qui sont au sommet, le 2
février : 1350 m, 44 longueurs 5.12c/7b.
Sommets voisins :
Aguja Mermoz (2732 m)
Val de Biois (2653 m)
Aguja Poincenot (3002 m)
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B. Domenech |